LIEGE 19/08 – Chance ou embarras ? Objet de nombreuses idées reçues, le haut potentiel intellectuel (HPI) concerne pourtant plus d’une personne sur 50. Lors d’une conférence organisée par le réseau REALiSM, le professeur et chercheur Jacques Grégoire (UCL) a tenu à rétablir certaines vérités concernant ces individus au QI supérieur à 130.

Pour introduire son exposé, le Pr Jacques Grégoire remonte aux origines
du concept de haut potentiel intellectuel. Si l’on décrivait déjà dès l’Antiquité des enfants dotés de facultés intellectuelles au-dessus de la moyenne, ce concept n’a réellement commencé à être étudié en profondeur qu’au siècle dernier. Avec notamment le pédagogue français Alfred Binet, qui crée le premier test d’intelligence en 1905. Initialement conçu pour identifier les élèves ayant besoin d’un enseignement adapté à leur retard mental, la mesure connaît un large succès à l’international. En 1916, le psychologue américain Lewis Terman l’adapte en vue d’étudier les sujets dotés d’une intelligence supérieure.
A l’époque, Terman sélectionne des sujets dont le niveau intellectuel est de 140. Cette mesure consiste alors à diviser l’âge mental de l’individu par son âge chronologique et de multiplier le résultat par 100. « Aujourd’hui, on ne calcule plus le quotient intellectuel de la même manière, mais il faut garder en tête que les enfants que l’on considère encore actuellement comme HPI ont un âge mental plus élevé que les autres du même âge chronologique. Cela signifie qu’ils sont capables de résoudre des tâches intellectuelles normalement résolues par des sujets plus âgés. Ces décalages ne sont pas forcément problématiques, mais ils peuvent avoir certains effets que nous détaillerons plus tard », précise le Pr Grégoire.
Aujourd’hui, le calcul du QI a changé. Et le score utilisé pour parler de HPI aussi : 130. Cela représente 2,28% de la population, soit environ 100.000 personnes au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles. « Contrairement à ce que j’ai déjà pu entendre, notamment de la bouche de responsables politiques, ce n’est pas un nombre négligeable. D’autant plus lorsque cela touche à des questions d’éducation », lance le spécialiste.
« 130, cela correspond à un enfant de 6 ans qui a 1 an et 8 mois d’avance par rapport à ses pairs. Pour un enfant de 8 ans, c’est 2 ans et 4 mois. Bien sûr, cela reste un nombre arbitraire. Un enfant avec un QI de 127 est doté d’un fonctionnement cognitif sensiblement similaire », ajoute-t-il.
Au début du XXIème , d’autres critères ont commencé à être présentés comme typiques du HPI : inattention, hypersensibilité, stress, anxiété, humour, créativité, etc. Selon le Pr Grégoire, il ne s’agit pas d’éléments pertinents pour identifier un HPI. « Cela crée de la confusion en faisant passer l’intelligence à l’arrière-plan alors qu’il ne s’agit pas de caractéristiques propres à ces sujets. Cela ne doit bien sûr pas empêcher d’en tenir compte dans le cadre d’un bilan global visant à comprendre et à accompagner au mieux l’individu », clarifie-t-il.
De la pertinence du QI
On ne « pose pas un diagnostic » d’un enfant HPI étant donné qu’il ne s’agit pas d’un trouble. Identifier du HPI consiste à mettre en évidence des compétences très supérieures à la moyenne et les besoins spécifiques qui y sont associés. Pour les évaluer, même s’il est critiqué, le QI reste une mesure très utile, affirme le Pr Grégoire. Mais elle doit toujours s’accompagner d’une interprétation par un professionnel.
« Certaines personnes peuvent se retrouver tétanisées face à un test de QI car il renferme un fort enjeu d’identification. Le professionnel peut le remarquer et conseiller de repasser le test dans d’autres conditions afin d’obtenir un résultat reflétant davantage la réalité. Un ordinateur n’est pas capable de situer le test dans le cadre du fonctionnement global de la personne », souligne l’expert.
On l’a dit, le premier test d’intelligence remonte au début du XXème siècle et à Alfred Binet. Avant lui, les chercheurs avaient adopté une approche analytique : ils tentaient d’identifier les différences individuelles des fonctions supérieures à l’aide de mesures de processus mentaux élémentaires. Mais les corrélations entre ces mesures et les performances scolaires étaient quasi nulles. En s’intéressant à des patients hospitalisés dans les services de psychiatrie et à des sujets avec un retard mental important, Binet constate que mesurer l’intelligence nécessite des tâches complexes et variées. « L’intelligence est composée de différentes facettes : il faut pouvoir les saisir pour l’estimer correctement », complète le Pr Grégoire. Le pédagogue français construit alors un « modèle de l’intelligence générale », qui reste encore actuel aujourd’hui.
C’est sur ce modèle que se basent les échelles de Wechsler – du nom du psychologue américain qui crée la première en 1939 –, à l’origine d’épreuves d’intelligence toujours très largement utilisées aujourd’hui. « Il n’y a pas une intelligence qui serait une aptitude existant à côté d’autres. Il s’agit en réalité d’une organisation de nos aptitudes cognitives. Ce qui fait la qualité d’un orchestre, ce n’est pas uniquement la qualité des instrumentistes, mais leur capacité à fonctionner de concert », illustre le Pr Grégoire.
Cette théorie est d’ailleurs renforcée par l’imagerie. Lorsqu’un individu résout des tâches complexes, ce sont surtout les connexions entre les différentes zones du cerveau qui importent. « Chez les personnes HPI, ces connexions semblent plus rapides et plus fortes », note l’enseignant-chercheur.
Conséquence directe : les tests d’intelligence doivent être composés de tâches complexes et variées qui demandent de coordonner un certain nombre de choses entre elles. « Il existe un univers de problèmes intellectuels dans lesquels on puise pour créer les tests. Et on s’est aperçu que toutes ces tâches sont corrélées, même si elles semblent totalement différentes les unes des autres. Quand vous êtes bon dans certaines tâches, vous êtes bon dans les autres », détaille le Pr Grégoire.
En 1904, le psychologue britannique Charles Spearman nomme « facteur g » ce point commun à l’ensemble des aptitudes intellectuelles. « Il est indispensable qu’il soit suffisamment présent à travers les différentes épreuves sélectionnées pour composer le test d’intelligence. Si elles ne sont pas corrélées, le résultat n’aura aucun sens », rappelle l’orateur.
A quoi correspond ce facteur g ? Les études neuropsychologiques récentes laissent penser qu’il représente la qualité des connexions cérébrales. Plus elles sont nombreuses et rapides, meilleurs seront les traitements cognitifs impliqués dans les tâches intellectuelles. En 1993, les psychologues américains Raymond Cattell, John L. Horn et John Bissell Carroll créent un modèle sur la structure de l’intelligence. Il est composé de différents clusters (intelligence fluide, intelligence cristallisée, perception visuelle, perception auditive, etc.) composés chacun d’une multitude de tâches et reliés entre eux par le facteur g.
« C’est ce modèle qu’on utilise pour construire tous les tests d’intelligence, car ils permettent de garantir une certaine diversité de tâches grâce à un bon échantillonnage. Les tests conçus selon ce modèle permettent ainsi les meilleures prédictions des apprentissages, que l’on sait liés à l’intelligence. Je pense par exemple au test de QI WISC-V qui, pour les enfants, présente une bonne corrélation vis-à-vis du langage oral, de la compréhension en lecture et des mathématiques », explique le Pr Grégoire.
Une mesure relative
Après avoir abordé le syndrome du savant – posséder une aptitude exceptionnelle isolée dans un ensemble d’aptitudes médiocres, ce n’est pas être HPI –, le Dr Grégoire se penche sur l’interprétation du QI. L’intelligence est une variable latente que le test permet de révéler. Mais il a un effet « filtre » : cela reste une mesure basée sur un échantillon de tâches qui, si bien sélectionnées soient-elles, ne donne qu’une estimation de l’intelligence.
En outre, le QI est une mesure relative, basée sur une comparaison. Il est construit par rapport à la moyenne d’une population et le résultat positionne le sujet par rapport à celle-ci. « Avec une même performance, on peut être très mal classé dans une population de génie et passer pour un génie parmi une population essentiellement composée de débiles mentaux. Être HPI, c’est être plus performant que d’autres, mais ce n’est pas posséder quelque chose qui serait valable en tout temps et tout lieu », résume l’enseignant-chercheur.
Certains auteurs décrivent les jeunes HPI comme des êtres singuliers du point de vue de leur fonctionnement intellectuel. Mais les différents niveaux d’intelligence se situent sur un continuum et le seuil du haut potentiel est une valeur arbitraire. « Ils ne sont pas dotés d’une intelligence particulière. Jusqu’à preuve du contraire, ils fonctionnent comme les autres lorsqu’ils résolvent un problème. Leur intelligence a la même structure, elle est simplement plus rapide », commente le Pr Grégoire.
Santé mentale : ne pas s’alarmer
Dans l’imaginaire collectif, les HPI sont davantage sujets à des problèmes d’ordre psychologique. L’image du « savant fou » continue d’être véhiculée par la littérature et le cinéma… tout en étant alimentée par certains chercheurs. « C’est pourtant faux. Il ne s’agit pas d’une caractéristique propre aux HPI et il ne faut donc pas être alarmiste sur le sujet », assure le Pr Grégoire. Il cite plusieurs études « non biaisées » qui montrent que la majorité de ces personnes sont heureuses, sans problème particulier et bien intégrées du point de vue relationnel et professionnel.
Cela ne signifie pas pour autant que vivre avec un HPI soit nécessairement facile. Mais il s’agit davantage d’un problème extrinsèque qu’intrinsèque, estime le Pr Grégoire. Reprenant les propos du psychologue français Jean-Jacques Terrassier, il explique que les enfants peuvent souffrir de deux types de décalage : interne et social. Pour le premier, il s’agit d’un jeune qui se pose des questions sur la mort ou le sens de la vie alors qu’il n’est pas doté du bagage émotionnel nécessaire pour y faire face. Un enfant placé dans une classe avec des élèves plus âgés peut aussi éprouver un mal-être s’il est en retard par rapport à eux sur le plan psychomoteur. Les décalages sociaux, eux, peuvent prendre la forme d’un harcèlement subi par un enfant qui a des intérêts différents (astronomie, dinosaures, par exemple) de ceux du même âge. « ‘Intello’ est une injure qu’on peut entendre dans les cours de récré », rappelle l’expert.
La potentielle – et parfois profonde – souffrance endurée par les jeunes HPI dépend donc surtout de leur environnement. Un entourage (parents, enseignant, autres élèves) opposant peut causer de nombreux dégâts. A l’inverse, des enseignants et des parents prêts à s’adapter à l’enfant lui permettront de se développer en toute sérénité.
Le Pr Grégoire rappelle par ailleurs qu’être HPI n’immunise pas de souffrir des mêmes troubles (dyslexie, dysgraphie, dyspraxie, etc.) que les autres enfants, sans lien avec leur précocité intellectuelle.
Il conclut son exposé en revenant sur le terme « potentiel ». Ces potentialités peuvent être exploitées… ou non. Le Pr Grégoire reprend le Modèle Différenciateur de la Douance et du Talent du psychologue québécois Françoys Gagné. Tout le monde naît avec un patrimoine génétique : des dons. Ceux-ci ne sont pas nécessairement équitablement répartis dans la population. Toutefois, il faut qu’ils rencontrent des facteurs environnementaux (milieu physique, milieu familial, milieu culturel, etc.) et intra-personnels (persévérance, intérêts, personnalité, etc.) pour qu’ils puissent se transformer en talents exprimés.
« Il n’y a pas deux HPI identiques car chacun sera doté de facultés propres que le hasard de la vie lui aura permis d’exploiter – ou non – d’une certaine manière. Cela montre à quel point il est essentiel de conscientiser les parents et les enseignants sur ce qu’est le HPI pour leur permettre de créer les conditions optimales à l’épanouissement de l’enfant », conclut le Pr Grégoire.
La conférence du Pr Jacques Grégoire peut être visionnée dans son intégralité sur la page YouTube du réseau REALiSM